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1. When and why have you decided to do "Ecce Homo"?


Je travaille principalement la mise en scène et la vidéo.


Le désir de réaliser cette vidéo très spécifique était pour moi une démarche  immanente à l'ensemble de mes propositions.

Si je fais une présentation lapidaire de mon travail scénique et plastique, en essayant de trouver une vague unité, je peux constater que je suis intensément préoccupé et animé par toutes les perspectives de la dimension humaine. Une notion évidemment large incluant toute forme de souffrance, posant souvent dans mon travail des questions d'ordre existentiel.


Il me paraissait cohérent et fatidique de m'engager dans ce travail vidéo sondant les backrooms, comme dans l'exploration des profondeurs océaniques. (certains plans me font parfois penser à des mollusques marins)




2. How was it recorded? You used a hidden camera? Which bar? Which city?

3. Was it difficult to have an authorization to do it?


Tout le film est enregistré en infrarouge pour des raisons pratiques et artistiques.


Plastiquement, l'aspect cadavérique des sujets, (par le biais de l'infrarouge) est une sorte de poison érotique notoire, additionnel à cette sensualité macabre, qui entretient et immortalise une esthétique picturale intéressante.

J'ai effectivement dissimulé la présence de la caméra.

Je n'ai eu évidemment aucune autorisation pour capturer ces images.

Mais cette "mauvaise conduite" intègre une part de ma démarche, puisque à l'inverse de mes mises en scènes, le film ne montre aucune facticité (il n'y a aucune  direction d'acteurs, aucun participant volontaire), mais plutôt une véracité sexuelle dépourvue de tout simulacre, ce qui appuie et redouble la dramaturgie du film.

Déontologiquement, je reste tout de même implacable sur cette question, car aucun sujet véritable d'Ecce Homo n'est identifiable. J'ai donc évincé tous les plans où le spectateur aurait été susceptible de discerner les visages. Il m'a donc fallu 2 mois de tournage, à Paris, pour trouver une opulence suffisante dans le choix des plans.

Il ne me semble vraiment pas nécessaire ni utile de mentionner le nom des backrooms.

Je ne me positionne absolument pas comme un ethnologue ou un sociologue qui ferait l'étude de tel ou tel site, ou de tel et tel comportement. Je me positionne comme un artiste qui garde toute la liberté de monter et de réinterpréter ces images volées, en considérant ma subjectivité de créateur.

Ecce Homo n'est pas un document qui reflèterait fidèlement l'entropie civique et morale des dark-rooms. Ce film est une proposition artistique sans apologie homosexuelle.


4. All the scenes of the movie were made inside this darkroom, and in an

occult way?



Toutes les scènes ont bien été prises dans les darkooms.



5. At least in one scene, it is visible that two persons are having anal sex

without condom. This risk of sexual diseases is important on the global

perspective of your film? 



Ce film libère une brume  élégiaque particulièrement forte.

Mais encore une fois, j'insiste fortement sur ces questions de liberté créatrice.

Je revendique à travers mes images et mon montage (musique, effets, textes etc) une interprétation subjective, une embuscade poétique, un rigoureux désespoir.

Ecce Homo est pour moi une véritable saignée affective, une descente aux enfers.


Dans les premiers plans, il y a une douce et spécieuse sensualité, très nébuleuse, qui sombre dans une trappe cinématographique sulfureuse.

La perte amoureuse, la perte identitaire, l'oubli se soi et les comportements psychiatriques de la pénombre n'échappent pas à une dimension lugubre  saisissante.


L'absence de préservatif et les corps décharnés, représentatifs du traitement trithérapeutique, sont des réalités qui attestent également cette ténébreuse détresse.



6. What is you own way of facing the existing of darkrooms in bars and

saunas?

7. Do you normally frequent darkrooms in saunas or bars (please, fell free

to ignore this question)?


Pour éviter les détours, j'ai effectivement fréquenté les backrooms peu avant la réalisation de la vidéo, mais sans passage à l'acte.

Mon histoire personnelle est très souvent liée à mes démarches artistiques.

En ce qui concerne cette anecdote libertine, j'ai été victime d'une dépression nerveuse.

Une déception amoureuse plus exactement, considérablement ravageuse.

Comme une grande part des protagonistes, j'errais à plusieurs reprises dans des couloirs obscurs, en m'égarant  de jour en jour, immergé dans un désarrois et une extrême affliction.

Mon désoeuvrement nocturne dans ces lieux ranimait un vain espoir.

Je m'engloutissais, je me fourvoyais bien endommagé dans ces gouffres sans fond.

C'est aussi pour cela, que j'ai indubitablement voulu construire avec ces images, une dimension romantique et poétique.

Je revendique souvent qu' "Ecce Homo" n'est pas un film pornographique mais un film sentimental. Je dis souvent que la pornographie a pour but de susciter une excitation, ce qui semble être l'inverse dans cette proposition.

Mais encore une fois, il s'agit là de mon regard et de ma position.

Un autre artiste aurait très bien pu réaliser une déflagrante festivité avec ces images.


8. Did you make any special research to prepare it?



Vu la réalisation clandestine du film, j'ai dû expérimenter un certain nombre de possibilités, afin de capter un maximum de plans exploitables au montage.

(j'étais parfois escorté par deux ou trois personnes, pour filmer entre les corps, parfois seul au fond d'une pièce, etc)



9. There is an extreme intimacy and poetry on the choice of the music and

poems to illustrate the images... how would you describe this film?



"L'irréel"  d'Alain Bashung ouvre une troisième perception dans le film.

"Rêves et ravins"/ "A l'article de l'amour" / " c'est l'heure où je glisse"/ "je redeviendrai l'enfant terrible que tu aimais"/ "Y seras-tu?"…


C'est une poésie musicale qui n'avait pourtant rien à voir avec l'idée même des backrooms.

C'est aussi pour cela que j'aimerais rencontrer Bashung pour lui montrer le résultat.


Le texte de cette chanson déploie une gracieuse tendresse sur des images notablement rudes et scabreuses. C'est pour moi une illumination, un flamboiement sentimental qui fomente la notion de perte, d'abandon, et de mélancolie.



10. In "Ecce Homo" is there any political/social/psychological message?



Je n'ai pas eu le désir de militer. Ni le droit au libertinage homosexuel, ni à l'existence plus massive de darkrooms dans le monde…

J'évite les messages didactiques qui réduisent parfois les envolés sensibles du travail.


Mes positions politiques sont inhérentes à mes démarches.


Comment peut-on échapper à des postures psychologiques, sociales et politiques en traitant viscéralement les étendues et les épaisseurs de la dimension humaine ?


Il y a dans les thèmes de mes œuvres scéniques ou plastiques une résurgence et une récurrence du désespoir, de la violence, de la catastrophe, de la mort, de la sexualité dans ses composantes les plus drues, de l'enfermement, de la solitude, de l'affrontement et du désir.


11. How was "Ecce Homo" received in France?


Le film est perçu de plusieurs manières en France.

Évidemment, beaucoup de spectateur sont choqués. Mais en dépassant un peu l'appréciation primitive d'un certain public, qui ne voit que de la provocation facile, il me semble que ce film a eu un impact intéressant.

A mon étonnement, une partie du milieu de l'art a fini par accorder une considération à la subjectivité contentieuse de la vidéo.

Ce qui est surprenant, puisque l'on sait parfois qu'en art contemporain, beaucoup d'artistes sont contraints de respecter des règles tacites de conceptions, une sorte de langage bien  défini. (minimalisme, simplicité de cadrage, évocation soigneusement détournée)

L'audace musicale de Bashung dans le cadre d'une vidéo d'art n'était pas gagné !

Mais il faut garder de viables proportions dans son propre rapport au plaisir.

Trop de plaisir tue le plaisir ! J'espère être dans la bonne mesure.




Propos recueillit par Isabel Freire, dans le cadre du Festival G&L de Lisbonne, septembre 05