"Inspiration Bénin - au Cœur des Mondes Africains" est un programme de résidences de l’Ambassade de France au Bénin, en lien avec MansA – Maison des Mondes Africains et l’ADAC, et mis en œuvre par l’Institut français du Bénin.
EITB – École Internationale de Théâtre du Bénin, Togbin Durée : 1h30
Photographies : Emmanuel Tognidaho
Textes, conception et réalisation : Rémy Yadan
Librement inspiré du texte de Judith Butler, Corps qui comptent
Topologie du silence est un évènement conçu in situ à l’EITB, en deux parties successives. La première est une installation immersive performée dans les différents espaces de l’EITB. La seconde est une création théâtrale et chorégraphique sur la scène extérieure, au bord de mer.
Un extrait du film en cours de réalisation avec les pêcheurs de Cotonou, intitulé Gbeto, la peine de l’horizon, est projeté dans le théâtre.
Dix-sept interprètes, amateurs et professionnels (footballeurs, danseuses, danseurs, stylistes, acteurs, actrices, chanteuses et chanteurs lyriques), participent à cette création née d’un travail d’improvisation et d’écriture de plateau, dans une dynamique intergénérationnelle et intersectionnelle, à la rencontre de différentes trajectoires de vie.
Topologie du silence met en lumière l’invisibilité des êtres, leurs vulnérabilités, leurs forces et leurs singularités dans une quête existentielle mêlant poésie, lyrisme et évasion.
Distribution
· Constantino Adougla ~ danseur
· Bienvenu Affangbegnon ~ comédien
· Junior Agoli ~ danseur
· Solenge Agossou ~ comédienne
· Mickael Akogbegnon ~ danseur
· Marcel Akosinou ~ comédien
· Josué Anaüel Akueson-Dovi ~ danseur
· Othniel Attila ~ footballeur
· Sarah Codjo ~ styliste & comédienne
· Mélisse Durand ~ danseur
· Marialle Goncalves ~ comédienne
· Nathalie Hounvo Yekpe ~ comédienne
· Nel Magged ~ comédien
· Claire Menguy ~ chanteuse lyrique
· Carole Peace Pague ~ comédien
· Eli Sidemion ~ footballeur
· Béranger Yakassou ~ chanteur lyrique
Rémy Yadan est artiste plasticien, chorégraphe et metteur en scène. Son travail se développe à la croisée des arts visuels et du spectacle vivant, mêlant performance, vidéo, installation et écriture chorégraphique. Ancien pensionnaire de l’Académie de France à Rome – Villa Médicis, il a également été lauréat de programmes de résidence de l’Institut français, qui l’ont conduit à mener des recherches et des réalisations en Iran, en Corée et en Argentine. Il enseigne souvent la performance et la vidéo dans différentes écoles supérieures d’art, notamment à l’ENSAD, à l’ISBA et à l’ESBA Nantes. Son travail s’articule autour de dispositifs collectifs réunissant interprètes et artistes de différents horizons, explorant les relations entre corps, espace et récits contemporains.
Texte de Rémy Yadan, librement inspiré de "Corps qui comptent" de Judtith Butler,
Le corps n’est jamais donné comme une évidence.
Il arrive déjà pris dans un réseau de gestes, de regards, de mots, de règles qui le précèdent. Avant même de se mouvoir, il est attendu.
Avant même de parler, il est interprété. Il apparaît dans un champ saturé de normes qui décident silencieusement de ce qui sera lisible, reconnu, soutenu. Le corps compte à partir du moment où il entre dans une économie de la visibilité, où il devient apte à être perçu comme corps, et non comme excédent, trouble ou reste. Cette reconnaissance ne relève jamais d’un simple constat. Elle est une opération. Elle sélectionne. Elle autorise certaines formes à circuler tandis que d’autres sont maintenues à la marge, suspendues dans une zone d’indétermination. Ainsi, le corps ne précède pas les discours qui le nomment. Il se forme à travers eux. Il se densifie dans la répétition de gestes socialement validés, dans la reprise de signes qui, à force d’être reconnus, acquièrent une apparence de naturalité.
Mais cette naturalité est une surface travaillée.
Elle est le résultat d’un long exercice de stabilisation. Les corps apprennent à se tenir, à s’orienter, à désirer selon des lignes déjà tracées. Ils deviennent intelligibles en se conformant à des cadres qui ne se donnent jamais comme tels. Ce qui est perçu comme allant de soi est souvent le produit le plus abouti d’une discipline diffuse. Pourtant, aucun corps ne se laisse entièrement contenir. Il y a toujours un décalage, une résistance minime, une aspérité qui échappe. Les normes ne s’inscrivent jamais sans reste. Elles nécessitent d’être rejouées, répétées, performées, et c’est dans cette répétition même que s’ouvre la possibilité d’un déplacement.
Chaque reprise porte en elle une légère variation. Chaque geste conforme peut, à son insu, infléchir ce qu’il reproduit.
Le corps devient alors un lieu de tension. Il est à la fois produit par les normes et capable de les troubler. Il hérite de formes qui le rendent lisible, mais il les travaille de l’intérieur. Il peut les décaler, les saturer, les rendre instables. La subversion n’apparaît pas comme un geste héroïque ou frontal. Elle s’insinue dans les usages ordinaires, dans les manières de faire, dans les infimes écarts qui modifient la trajectoire d’un sens. Compter, pour un corps, ne signifie pas simplement exister.
Cela signifie être admis dans un régime de valeur, être considéré comme digne de protection, de soin, de deuil. Tous les corps ne bénéficient pas de cette reconnaissance de manière égale. Certains sont immédiatement pleurables, d’autres peinent à être reconnus comme des vies. Cette hiérarchie ne s’énonce pas toujours explicitement. Elle se manifeste dans les silences, dans les absences de mots, dans ce qui n’est pas relayé.
Le politique ne se joue pas seulement dans les institutions ou les lois visibles. Il traverse les corps dans leur exposition même. Il décide de quelles vies sont soutenues, de quelles douleurs sont audibles, de quelles présences sont tolérées. Le corps est ainsi un site de lutte, non parce qu’il porterait un message en soi, mais parce qu’il est le point d’impact de forces qui le traversent. Cette traversée n’est pas purement oppressive. Elle est aussi ce qui rend possible l’agir. Car si le corps est formé par des normes, il est aussi ce par quoi ces normes doivent passer pour se maintenir. Elles dépendent de sa répétition. Elles ont besoin de lui pour exister. Cette dépendance ouvre une faille. Là où la norme croit s’imposer, elle se rend vulnérable à ce qui la rejoue autrement. Le langage participe pleinement de cette dynamique. Il ne se contente pas de décrire les corps. Il les constitue. Nommer, c’est déjà orienter, assigner, rendre possible ou impossible. Mais le langage n’est pas un instrument fermé. Il est lui aussi traversé par des usages imprévus, par des réappropriations, par des détournements. Les mots peuvent blesser, mais ils peuvent aussi être retournés, rechargés, déplacés vers d’autres affects.
Ainsi, le corps parlant n’est jamais un simple support. Il est un lieu de circulation. Il reçoit des discours, les incorpore, puis les transforme en les renvoyant altérés. La parole n’efface pas la matérialité du corps. Elle la travaille. Elle l’expose autrement. Elle rend sensible ce qui, jusque-là, restait relégué dans l’invisible.
Il n’y a pas de corps pur, isolé de toute relation. Chaque corps est relationnel. Il existe dans une trame de dépendances, d’adresses, de contacts. Cette relationalité n’amoindrit pas sa puissance. Elle la rend possible. Être affecté,
être traversé, être touché, ce n’est pas une faiblesse. C’est la condition même de toute action.
Penser le corps, c’est alors penser la vulnérabilité autrement. Non comme une déficience à corriger, mais comme une ouverture. Une capacité à être atteint, à répondre, à transformer ce qui nous traverse. Le corps vulnérable est un corps exposé, mais aussi un corps capable de réponse. Il n’est jamais figé dans une position de passivité. Dans cette perspective, la matérialité du corps cesse d’être une donnée brute. Elle devient un processus. Elle se forme et se reforme dans le temps, à travers des pratiques, des discours, des affects. Le corps compte parce qu’il persiste, parce qu’il insiste, parce qu’il revient sous des formes qui ne coïncident jamais tout à fait avec ce qui était attendu. Ce qui importe alors, ce n’est pas de définir une fois pour toutes ce qu’est un corps légitime. C’est de maintenir ouvert l’espace dans lequel les corps peuvent apparaître, se dire, se transformer. C’est d’élargir les conditions de reconnaissance, de rendre plus hospitaliers les cadres dans lesquels les vies se déploient. Le corps qui compte n’est pas celui qui s’ajuste parfaitement à la norme. C’est celui qui, par sa présence même, oblige à reconfigurer ce qui compte. Il déplace les lignes, non par confrontation directe, mais par persistance. Il tient là où il n’était pas attendu. Il insiste là où il devait se taire.
Dans cette insistance se joue une politique discrète, mais décisive. Une politique qui ne sépare pas le sensible du symbolique. Une politique qui reconnaît que les corps sont des lieux de pensée, que leurs gestes, leurs fatigues, leurs désirs produisent du sens. Penser avec les corps, c’est accepter que la théorie elle-même soit affectée, déplacée, rendue vulnérable. Alors, le corps ne se contente plus de compter. Il devient ce par quoi le comptage lui-même est interrogé. Il ouvre un espace où ce qui semblait fixé peut encore bouger, où ce qui paraissait naturel révèle sa fabrication, où de nouvelles formes de vie deviennent pensables. Tous les corps ne parviennent pas jusqu’à la reconnaissance. Certains entrent immédiatement dans l’espace social, comme s’ils y avaient toujours été attendus.
D’autres avancent plus lentement, retenus par des seuils invisibles, maintenus dans une zone d’incertitude.
Exister socialement suppose d’être reconnu.
Cette reconnaissance ne relève pas d’un simple regard posé sur un corps. Elle résulte d’un ensemble de règles qui organisent l’apparition du réel, qui trient ce qui peut être vu, nommé, admis. La norme ne se contente pas d’évaluer. Elle produit les conditions mêmes de la visibilité. Elle façonne ce qui devient intelligible, ce qui s’impose comme allant de soi, ce qui peut circuler sans être interrogé.
Le genre agit à ce niveau. Il opère silencieusement. Il oriente la perception, structure l’interprétation, stabilise certaines formes de corps tout en fragilisant d’autres. Il trace des lignes de lisibilité qui décident de l’accès à l’espace commun. Certains corps s’inscrivent sans friction dans ces lignes. Ils sont perçus comme naturels, cohérents, évidents. D’autres apparaissent sous le signe du doute, de l’anomalie ou de l’excès. Ils deviennent objets de surveillance, de correction ou d’exclusion. La frontière ne se donne jamais comme une interdiction explicite. Elle fonctionne par sélection. Elle distribue la valeur des présences. Elle autorise certaines vies à se déployer pleinement tandis que d’autres restent conditionnelles. Être reconnu ouvre une place. Être maintenu hors reconnaissance produit une forme d’effacement progressif. La marginalité ne surgit pas spontanément. Elle est fabriquée par des dispositifs qui décident de ce qui mérite attention, protection, continuité. La société stabilise des modèles de corps recevables. Tout ce qui s’en écarte se trouve déplacé vers les bords. Cette mise à distance ne passe pas toujours par le rejet frontal. Elle s’exerce aussi par la tolérance minimale, par l’assignation à une visibilité restreinte. La reconnaissance n’est jamais neutre. Elle engage une politique des vies. Elle décide quelles existences bénéficient d’une évidence immédiate et lesquelles doivent constamment se justifier. La matérialité du corps n’échappe pas à cette organisation.
Elle est travaillée en amont, avant toute prise de parole. La norme classe, ordonne, hiérarchise. Elle agit en amont des discours explicites, dans les gestes ordinaires, dans les évidences partagées. Certains corps occupent le centre sans y penser. D’autres sont relégués dans des zones périphériques, là où la reconnaissance reste précaire.
Être lisible socialement ouvre l’accès aux droits, aux protections, à la continuité d’existence. L’illisibilité expose à la mise à l’écart et à la violence. Il y a des corps pleinement reconnus. Il y a des corps rendus incertains. Le genre organise cette asymétrie, en structurant l’inégalité des conditions d’existence. La reconnaissance confère une dignité sociale. Son refus produit des formes d’exclusion durables. Certains corps franchissent les seuils sans effort. D’autres demeurent à l’extérieur, maintenus dans l’attente. La norme agit comme une frontière invisible. Elle délimite l’espace du possible. Elle décide qui peut apparaître, persister, être soutenu.
Elle décide aussi quelles présences restent exposées à la disparition.